Introduction à la systémique 2 - De la machine à l’écosystème : repères sur les générations de la pensée systémique

Découvrez les quatre générations de la pensée systémique, de la machine à la complexité : une lecture claire pour mieux comprendre, accompagner et décider.

SYSTÉMIQUE

6/15/20266 min read

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De la machine à l’écosystème : repères sur les générations de la pensée systémique

La pensée systémique ne constitue pas un ensemble homogène et stabilisé. Elle s’est développée par étapes successives, en élargissant progressivement son champ d’analyse, ses catégories de pensée et sa manière d’appréhender les situations. Parler de générations de la pensée systémique permet moins d’établir une chronologie stricte que de repérer des déplacements conceptuels majeurs : du système comme objet à modéliser vers le système comme dynamique d’interactions, puis vers le système comme configuration complexe, située et évolutive.

Première génération : la systémique dite “dure”

La première phase se déploie dans le contexte des années 1940 à 1960, autour de la théorie générale des systèmes formulée notamment par Ludwig von Bertalanffy. Elle s’inscrit dans une période où la modélisation scientifique cherche à unifier l’étude de phénomènes variés, qu’ils soient physiques, biologiques ou techniques. Le système y est principalement envisagé comme un ensemble d’éléments organisés selon des relations repérables, mesurables et, dans une certaine mesure, prévisibles.

Dans cette perspective, l’attention porte sur la structure, les flux, les entrées, les sorties et les modalités de régulation. L’ambition est de construire des modèles permettant d’identifier des régularités, de réduire l’incertitude et d’optimiser le fonctionnement. Cette approche a produit des avancées majeures dans l’ingénierie, la logistique et certains champs de l’organisation. Elle devient cependant plus limitée lorsque les phénomènes étudiés comportent une forte dimension humaine, interprétative et relationnelle.

Les situations sociales ne se laissent pas toujours modéliser selon des relations stables entre variables. Elles comportent des finalités multiples, des perceptions divergentes et des ajustements permanents. La systémique dite dure fournit alors un cadre utile, mais partiel, dès lors qu’elle est appliquée à des contextes où les significations, les représentations et les interactions jouent un rôle central.

Deuxième génération : la systémique dite “molle”

À partir des années 1970 et 1980, une autre manière d’aborder les systèmes se développe, notamment sous l’impulsion de Peter Checkland. Cette évolution prend acte du fait que les problèmes rencontrés dans les organisations ne sont pas seulement des problèmes techniques. Ils sont souvent mal définis, pluriels, et traversés par des interprétations divergentes selon les acteurs concernés.

La systémique dite molle introduit alors une attention particulière aux points de vue, aux cadres de référence et aux processus de construction du sens. Le système n’est plus considéré uniquement comme une réalité objective à décrire, mais aussi comme une manière pour les acteurs d’organiser leur compréhension d’une situation. Les représentations des uns et des autres deviennent elles-mêmes des données du système.

Cette orientation modifie en profondeur la posture d’analyse. Il ne s’agit plus seulement de chercher une solution optimale, mais d’explorer comment les différentes parties prenantes définissent le problème, quels critères elles mobilisent, et de quelle manière un apprentissage commun peut émerger. Le travail porte ainsi sur la formulation du problème autant que sur son traitement. Cette seconde génération a joué un rôle important dans les champs du management, du conseil et de l’intervention dans les organisations.

Troisième génération : autopoïèse, observation et responsabilité

Les années 1980 et 1990 voient apparaître un déplacement supplémentaire, lié aux travaux de Humberto Maturana et Francisco Varela sur l’autopoïèse. Leur apport introduit une compréhension renouvelée du vivant : un système vivant ne se définit pas seulement par sa capacité à recevoir des informations de son environnement, mais par sa capacité à se produire et à se maintenir lui-même à travers ses propres opérations.

Ce point est décisif. Il oblige à considérer que tout système vivant conserve une organisation propre, qu’il ne se laisse pas entièrement déterminer par le contexte dans lequel il évolue. L’environnement influe sur lui, mais ne le fabrique pas de l’extérieur selon un simple schéma causal. Cette idée conduit à reconsidérer la notion d’adaptation, d’identité et de stabilité dynamique.

Dans le même mouvement, les travaux sur l’apprentissage organisationnel, notamment ceux de Peter Senge, contribuent à diffuser une approche plus intégrative des dynamiques collectives. L’intérêt se porte alors sur les boucles de rétroaction, les schémas récurrents d’action, les représentations partagées et les conditions de l’apprentissage dans les systèmes humains. Cette période est également marquée par une attention plus soutenue au rôle de l’observateur, à la manière dont l’observation participe à la construction de ce qui est observé, et à la responsabilité que cela implique.

La systémique prend ici une dimension plus réflexive. Elle ne se contente pas d’analyser des objets ; elle interroge aussi la position de celui qui observe, décrit et intervient. Cette réflexivité constitue un tournant important, en particulier pour les pratiques d’accompagnement, de recherche et de pilotage des organisations.

Quatrième génération : complexité, interaction et contextualisation

La quatrième génération s’inscrit dans le développement des sciences de la complexité et dans un contexte où les interdépendances deviennent plus visibles, plus nombreuses et plus intriquées. Les travaux d’Edgar Morin occupent ici une place centrale, en particulier par leur capacité à articuler les notions d’organisation, d’incertitude, de récursivité, de dialogue entre ordre et désordre, et de relation entre le tout et les parties.

Dans cette phase, le système n’est plus pensé comme une structure stable qu’il suffirait de décrire ou d’optimiser. Il est compris comme une dynamique ouverte, traversée par des interactions multiples, des effets non linéaires et des transformations permanentes. La complexité ne désigne pas seulement un grand nombre de variables ; elle renvoie à des relations de dépendance réciproque, à des phénomènes d’émergence et à une impossibilité de réduire la situation à un seul niveau d’explication.

Cette quatrième génération met également en évidence l’inscription des systèmes humains dans des ensembles plus larges : organisations, institutions, territoires, réseaux techniques, environnements écologiques, cadres culturels. Elle invite à penser les situations dans leur contexte, sans les isoler artificiellement de leurs conditions de production. L’enjeu n’est plus de simplifier pour maîtriser, mais de rendre intelligible ce qui se joue à plusieurs niveaux simultanément.

Une articulation des apports

L’intérêt de cette lecture historique tient à ce qu’elle montre un enrichissement progressif des cadres de pensée systémique. Chaque génération apporte des outils, mais aussi des limites. La première privilégie la structure et la modélisation. La deuxième prend en compte les points de vue et la construction du sens. La troisième introduit l’autonomie du vivant et la réflexivité. La quatrième inscrit l’ensemble dans un horizon de complexité et de contextualisation.

Ces apports ne s’annulent pas les uns les autres. Ils peuvent être mobilisés selon les situations, à condition de ne pas les confondre. Une logique technique peut rester pertinente pour certains objets stabilisés. Une approche plus souple devient nécessaire dès lors que les acteurs interprètent différemment la situation. Une lecture autopoïétique aide à comprendre les formes d’identité et de clôture organisationnelle. Une perspective complexe permet enfin de saisir les interrelations entre plusieurs niveaux d’analyse.

La pensée systémique gagne ainsi à être comprise comme un ensemble de déplacements conceptuels plutôt que comme une doctrine unique. Elle offre des cadres de lecture pour appréhender les interdépendances, les rétroactions, les contextes et les formes d’organisation qui structurent les systèmes humains.

Pour l’accompagnement et l’action

Dans les métiers de l’accompagnement, cette évolution a des conséquences concrètes. Elle conduit à ne pas réduire une difficulté à une cause unique, ni à chercher une explication immédiate à un phénomène relationnel ou organisationnel. Elle invite plutôt à observer les configurations, les régulations, les logiques implicites et les interactions qui maintiennent une situation.

Cette posture est particulièrement utile dans les environnements contemporains, où les problèmes sont souvent à la fois techniques, relationnels et organisationnels. La pensée systémique permet alors d’articuler les niveaux sans les confondre, de reconnaître les effets de contexte, et d’agir avec davantage de discernement.

Elle ne fournit pas une méthode universelle, mais un cadre de compréhension qui élargit le champ de l’attention. C’est en cela qu’elle demeure précieuse : elle aide à penser des situations où les réponses simples deviennent rapidement insuffisantes.

"Basé à Blois (Loir-et-Cher), j'accompagne en Centre-Val de Loire et partout en France en visio. Bilan de compétences finançable CPF."