Introduction à la systémique 3 - Edgar Morin et la pensée complexe : ce que la systémique doit à un regard singulierarticle de blog
Edgar Morin vient de nous quitter. Ce que la systémique et l’accompagnement doivent à la pensée complexe : récursion, dialogique, incertitude, et la nécessité de refuser les réductions simplistes dans les situations humaines et organisationnelles.ription de l'article de blog :
Thomas Reynier sous l'oeil critique de Perplexity
6/23/20264 min read
Edgar Morin et la pensée complexe : ce que la systémique doit à un regard singulier
La mort d'Edgar Morin, en mai 2026, invite à revenir sur la contribution singulière qu'il a apportée à la pensée systémique. Non pas comme fondateur de cette discipline, mais comme celui qui en a déplacé les frontières en introduisant la complexité comme paradigme à part entière. Son œuvre, traversée par une exigence constante de ne pas céder à la simplification, demeure un appui précieux pour quiconque travaille dans des environnements humains, relationnels et organisationnels.
La complexité comme paradigme
La notion de complexité telle que Morin la développe, notamment dans La Méthode, ne désigne pas simplement un grand nombre de variables ou une situation difficile à gérer. Elle renvoie à une condition fondamentale des phénomènes vivants et sociaux : leur caractère à la fois ordonné et désordonné, stable et changeant, intelligible et irréductible à un principe unique d'explication.
Dans cette perspective, la complexité n'est pas un obstacle à surmonter pour atteindre une compréhension simple. Elle est la réalité elle-même des systèmes humains. Toute tentative de la réduire à un seul niveau d'analyse produit des angles morts et des erreurs d'interprétation. Morin insiste sur la nécessité de maintenir ouverte la tension entre les différentes dimensions d'une situation, sans chercher à la résoudre par une synthèse artificielle.
Ce point est décisif pour les pratiques d'accompagnement et de management. Il conduit à reconnaître que la lisibilité d'une situation ne s'obtient pas par sa réduction, mais par une attention soutenue à ses multiples niveaux d'organisation et à leurs interactions.
La boucle récursive comme outil de pensée
L'un des apports les plus opératoires de Morin est le concept de récursivité. Dans une boucle récursive, les effets participent à la production de leurs propres causes. Il n'y a pas de point de départ unique, ni de fin clairement délimitée : le système se co-produit en permanence à travers ses interactions internes.
Cette idée modifie profondément la manière d'analyser les dynamiques organisationnelles. Dans une équipe, par exemple, les comportements individuels influencent le climat collectif, qui en retour conditionne les comportements individuels. Un mode de management façonne les réponses des collaborateurs, qui elles-mêmes renforcent ou transforment le style managérial. Ces boucles ne sont pas des anomalies à corriger : elles sont constitutives du fonctionnement des systèmes humains.
Repérer ces boucles, c'est sortir de la recherche d'une cause première et d'un responsable unique. C'est accepter que les situations s'auto-entretiennent, et que les points d'intervention se situent souvent dans les régularités de ces dynamiques plutôt que dans leurs origines supposées.
Le principe dialogique
Morin développe par ailleurs ce qu'il nomme le principe dialogique : la capacité à tenir ensemble des logiques apparemment contradictoires, sans les dissoudre dans une synthèse qui en effacerait la tension. Ordre et désordre, autonomie et dépendance, stabilité et transformation coexistent dans tout système vivant. Les traiter comme des oppositions à résoudre, c'est appauvrir la compréhension de ce qui se joue réellement.
Dans les situations d'accompagnement, ce principe invite à une posture particulière. Certaines tensions au sein d'une équipe ou d'une organisation ne sont pas nécessairement des dysfonctionnements à éliminer. Elles peuvent être des régulations, des expressions de polarités constitutives du système. L'enjeu n'est pas toujours de supprimer la tension, mais de comprendre ce qu'elle organise et ce qu'elle signale.
Cette lecture évite les réponses trop rapides. Elle conduit à suspendre le jugement, à observer les configurations dans leur durée, et à identifier les dynamiques sous-jacentes avant d'agir.
La responsabilité de l'observateur
Morin insiste également sur la place de l'observateur dans la production de la connaissance. Tout regard sur un système est lui-même situé : il est produit depuis une position, avec des catégories, des angles d'attention et des angles morts. Cette idée, présente aussi dans la cybernétique de second ordre (von Foerster), conduit à une forme de vigilance épistémologique.
Pour les professionnels de l'accompagnement, cela signifie que leur propre regard participe à la construction de la situation qu'ils analysent. La manière dont un coach, un consultant ou un manager lit une équipe influence ce que cette équipe devient visible. Cette responsabilité de l'observateur est à la fois une contrainte et une ressource : elle invite à expliciter ses cadres d'interprétation et à les questionner régulièrement.
Ce que son œuvre laisse comme héritage pratique
L'héritage de Morin pour les praticiens n'est pas une méthode. Il est d'abord une posture intellectuelle : celle qui refuse les réductions, accepte l'incertitude, et maintient l'attention sur les relations autant que sur les éléments.
Concrètement, cela se traduit par quelques orientations stables. Analyser une situation à plusieurs niveaux simultanément, sans les hiérarchiser a priori. Identifier les boucles de rétroaction qui maintiennent certaines dynamiques. Reconnaître la part d'incertitude irréductible dans tout diagnostic. Tenir ouverte la complexité d'une situation plutôt que la refermer prématurément sur une explication commode.
Ces orientations ne facilitent pas nécessairement l'action immédiate. Elles la rendent plus juste, parce qu'elles évitent de traiter des effets en ignorant les configurations qui les produisent. En ce sens, la pensée de Morin continue de traverser les pratiques d'accompagnement, de conseil et de management, souvent sans être nommée, mais toujours présente dans la manière d'observer ce qui se joue entre les personnes et dans les collectifs.
"Basé à Blois (Loir-et-Cher), j'accompagne en Centre-Val de Loire et partout en France en visio. Bilan de compétences finançable CPF."
